Mediapart : DSK sur TF1, “Spin Error” par Joshua Adel, délégué général de La Forge

Posté le 27 septembre 2011
Catégorie : Publications |

 mediapartLa tribune de Joshua Adel, délégué général de la Forge sur Médiapart

 «Des caméras amies, une lumière propice et ce petit filet d’eau rassurant, la voix de Claire Chazal», décryptait Libération au lendemain de ce «major event». Ce dimanche 18 septembre 2011, Dominique Strauss-Kahn avait rendez-vous avec les Français, sur le plateau du JT de 20h de TF1. Le temps des «explications», après des mois d’exil new-yorkais pour les besoins de l’enquête du procureur de Manhattan. Le temps de la parole publique, à propos d’une affaire de mœurs privées.

 Là se situe le paradoxe du passage de DSK sur TF1, symptomatique des excès d’une certaine pratique de la communication politique, poussée jusqu’à la caricature. Ce n’est pas le retour politique de DSK, c’est le retour de son plan de com’. Visible, trop visible, comme une Porsche prêtée par un communicant ami. Toutes les ficelles des spin doctors «à la papa» sont réunies. D’abord, la prestation télévisée de l’ancien patron du FMI, parfaitement maîtrisée, préparée, surjouée même. Ensuite, le dispositif médiatique totalement au service de DSK: 20 minutes de monologue sur le JT dominical, à peine interrompu par les questions inoffensives de Claire Chazal, amie du couple, dont la complicité fait honneur au journalisme de révérence dénoncé par Serge Halimi dans son essai qui a fait date, Les nouveaux chiens de garde (Paris, Raisons d’Agir, rééd. 2006). Enfin, l’attente savamment organisée dans le tout petit monde des politiques et des éditocrates, tout au long de la semaine, pour faire de cette prestation télévisée un «événement majeur  aux yeux de tous.

 

Sur le plan de la communication, l’opération est une réussite remarquable. Le publireportage «DSK, les explications» réalise la plus forte audience de TF1 depuis 2005, tous programmes confondus. Côté scène, 13,5 millions de téléspectateurs (soit 47% de taux d’audience selon Médiamétrie), passifs, pris à témoin des confessions de l’ancien directeur du FMI sur une affaire privée. Côté coulisses, l’œil critique de la communauté des utilisateurs de Twitter (14 000 tweets pendant la durée de l’interview) que l’acte de contrition de DSK ne convainc pas. La complaisance de la journaliste avec les puissants tranche, dans l’esprit du public, avec l’hostilité à laquelle on imagine que les deux accusatrices de DSK ont dû faire face dans les bureaux des enquêteurs. Il y avait bien deux manières de regarder DSK sur TF1 dimanche soir: l’une passive et descendante, conforme aux vieilles recettes des communicants politiques; l’autre active et critique, refusant le storytelling criard et les dispositifs médiatiques verrouillés. Car à 20h29, l’homme humilié par la «mâchoire» de la justice américaine quitte l’émotion pour se lancer dans un cours d’économie internationale aussi déplacé qu’inutile. À cet instant, plus personne n’est dupe.

 Politiquement, l’opération est désastre cuisant. Embarras des socialistes au retour de DSK à Roissy début septembre (il était pourtant leur champion pour battre Nicolas Sarkozy en 2012…), ouverture d’un «front de lutte» par les mouvements féministes, rébellion du web et défiance de l’opinion publique. Au lendemain de l’émission, Tristane Banon livre sa part de vérité sur le plateau du «Grand Journal» de Canal+ et obtient de la justice une confrontation avec celui qu’elle accuse. Le 22 septembre, un sondage TNS-Sofres pour Le Point révèle l’échec du coup médiatique: seules 4% des personnes interrogées considèrent que l’interview de TF1 a «amélioré l’image» de DSK, 31% d’entre elles estiment qu’elle est «détériorée» après TF1 et 56 % jugent qu’«elle n’a pas changé».

 

«Qui parle?» ce dimanche soir sur le plateau de Claire Chazal? L’ancien patron du FMI? L’ancien favori du PS pour l’élection présidentielle de 2012? Le justiciable dans deux affaires de mœurs? Le passage de DSK sur TF1 est tout sauf un moment politique, voilà précisément l’erreur fatale commise par les spin doctors. Les précédents d’«explications» d’hommes politiques sur le plateau du JT de TF1 n’obéissent pas à la même configuration. Dans le cas de Dominique Baudis, maire de Toulouse mis en cause dans une affaire de mœurs, de Frédéric Mitterrand, ministre de la Culture accusé d’apologie du «tourisme sexuel», ou d’Eric Woerth, ministre du Budget et trésorier de l’UMP au cœur de l’affaire Bettencourt, ce sont des responsables politiques qui s’expliquent sur des «affaires» entachant l’exercice de leurs fonctions. L’explication de texte sur TF1 est donc ici un acte politique légitime, pas un plan de com’. Les faits reprochés à DSK n’engagent ni son action à la tête du FMI ni sa stratégie présidentielle au PS: s’expliquer sur le plateau de TF1 est donc un non-sens politique.

Cette fois, ça n’a pas marché. Les stratagèmes médiatiques n’ont dupé personne. Les communicants de l’ancien patron du FMI semblent avoir oublié un principe essentiel de la communication politique: «Penser en politiques, agir en communicants». Cette confusion des genres dans la parole publique sur une affaire privée, prenant en otage l’opinion publique à une heure de grande écoute, entretient la dépolitisation du débat démocratique. Elle nourrit la défiance des citoyens à l’égard de l’effectivité de la parole publique. La communication politique sert la démocratie lorsqu’elle consiste à mener une «bataille culturelle» dans les esprits et dans le débat public, au service d’une idéologie, d’un projet politique et non de l’image d’un seul homme. C’est à cette condition que l’arsenal professionnel de la communication et de l’influence sur l’opinion (spin) devient légitime et convaincant.

 Ce «moment DSK» sur TF1 aura eu au moins une vertu: il illustre les limites de la conception vieillie, usée, fatiguée de la communication politique, qui sacrifie le débat démocratique éclairé sur l’autel de la réputation des privilégiés du pouvoir. Une autre communication politique est donc possible: celle qui se met au service d’une entreprise de «conquête culturelle» de la société et qui accepte, pour ce faire, de ne pas insulter l’intelligence des citoyens. La démocratie a besoin de «citoyens difficiles à gouverner» pour se refonder, et certainement pas de prestations d’hommes politiques formatés à l’Actor Studio.

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