Tribune : la social démocratie sera sociale ou ne sera plus !

Posté le 14 novembre 2008
Catégorie : Alerte politique gouvernementale, La France dans la mondialisation, Etat providence et régulations publiques |

Dans cette tribune publiée par Le Monde le 14 novembre, les deux membres de la Forge, Liêm HOANG-NGOC, économiste (Paris I) et Philippe MARLIERE, politologue (University College London), reviennent sur les conditions du renouveau de la social démocratie
Dans une tribune intitulée « La social-démocratie sera européenne ou ne sera plus » (24 octobre 2008), Alain Bergounioux et Gérard Grunberg estiment que la crise financière fournit à la social-démocratie une chance de redevenir une force politique « utile », à condition que celle-ci « assume intellectuellement et politiquement ses responsabilités dans la crise ». C’est un fait : la social-démocratie européenne traverse une crise existentielle majeure. En Europe, les formations qui en sont issues ont perdu treize des quinze derniers scrutins. Quand elles sont encore au pouvoir, leur politique est fortement impopulaire (c’est le cas de la Grande-Bretagne et de l’Allemagne). Dans l’opposition, ces partis, pourtant confrontés à de nouvelles droites dures, sont inaudibles, jugés peu crédibles par le public (France, Italie).

Dans un monde économique qui change, Bergounioux et Grunberg affirment inlassablement que le renouveau social-démocrate passe par la fidélité au « cheminement idéologique » qui est la cause de son déclin ! Dans l’avant congrès de Reims, ils mettent en garde les socialistes contre toute « dérive anticapitaliste ou altermondialiste ». Ils oublient de préciser que le socialisme est né comme antithèse du capitalisme et que, depuis le congrès de Tours en 1920, sa famille réformiste n’a cessé de vouloir le transformer démocratiquement, pas à pas. Il est étrange que les auteurs ne mentionnent nulle part la « nouvelle » social-démocratie qui est apparue en catimini dans les années 80. A l’occasion d’expériences gouvernementales en France, en Espagne et en Grèce, cette gauche « moderne » a contribué à l’avènement du capitalisme financier en déréglementant les marchés financiers. Elle a privatisé le système bancaire et les entreprises stratégiques et s’est appropriée – sans jamais le reconnaître – le prêt-à-penser néolibéral de ses adversaires de droite. Cette posture hypocrite a cessé avec l’arrivée au pouvoir de Tony Blair en 1997. Ce dernier a revendiqué un accompagnement décomplexé de la mondialisation néolibérale : soutien à la dérégulation des marchés, baisses d’impôts sur les hauts revenus, flexibilité du marché du travail, privatisations et démantèlement du Welfare state.

La Troisième voie blairiste a suscité l’admiration de la social-démocratie dans son ensemble au point que le Parti des socialistes européens n’a pu se résoudre à condamner l’invasion de l’Irak ! Dans les années 1997-2006, la social-démocratie a ânonné dans chaque langue nationale le mantra blairiste : « Il n’y a pas de politiques économiques de gauche ou de droite, il n’y a que des politiques qui marchent et d’autres qui ne marchent pas ». C’est malheureusement pour avoir voulu implanter un tel « logiciel » que les candidats socialistes aux présidentielles de 2002 et 2007, furent sévèrement battus. Faut-il vraiment persévérer dans une voie qui a conduit à ces échecs cuisants, à l’heure où la nouvelle droite elle-même découvre les vertus de l’interventionnisme public face aux défaillances du marché ?

Selon Bergounioux et Grunberg, le sursaut de la social-démocratie passe par la réactivation du « projet politique européen ». Mais comment une social-démocratie crispée sur une stratégie dépassée, pourrait-elle réussir demain là où elle a lamentablement échoué hier ? En 2000, l’Agenda de Lisbonne proposait un ensemble de « réformes structurelles » devant permettre à l’Europe de devenir une zone de forte croissance. En 2002, le Conseil européen de Barcelone à majorité social-démocrate, décidait de libéraliser le marché de l’énergie et l’ensemble des services publics, de repousser l’âge de la retraite de cinq ans et apportait son soutien aux fonds de pension. En 2005, la Stratégie de Lisbonne renouvelée proposait d’institutionnaliser la rigueur budgétaire, d’accentuer la flexibilisation du marché du travail, de prolonger la modération salariale. Avant même le déclenchement de la crise financière, l’Europe est devenue la zone où la croissance est la plus faible du monde et où l’ouverture à la concurrence s’est avérée incapable de stimuler l’investissement dans l’économie de la connaissance. Contrairement à ce que suggèrent les deux auteurs, ce n’est pas la crise de la construction européenne qui a affaibli la social-démocratie. C’est la crise idéologique et politique de la social-démocratie qui a précipité l’Europe dans une spirale récessive et anti-sociale dont se défient aujourd’hui les peuples.

Pour éteindre l’incendie financier, la mise en œuvre du plan Brown déroge à tous les canons de la pensée blairiste. Mais la social-démocratie ne doit pas se contenter d’applaudir la socialisation sans contrepartie des dettes de jeu du capitalisme financier, en réclamant la poursuite des « réformes structurelles ». Elle serait d’autant plus inaudible que la droite saisit l’aubaine de la crise pour justifier l’achèvement desdites réformes et rendre irréversible le détricotage des instruments de contrôle public de la production et de la répartition des richesses.

C’est un véritable New Deal qu’il faut proposer pour sortir l’Europe de la récession. Un programme de grands travaux doit s’organiser autour de la modernisation des infrastructures et des services publics (transports, communication, hôpitaux, écoles, universités). Le chantier des énergies renouvelables doit enfin être réellement creusé. Les ressources financières et industrielles, les compétences des chercheurs doivent être mobilisées à ces effets. En attendant les balbutiements du fédéralisme budgétaire, les Etats doivent accroître leur participation avec droit de vote et de contrôle dans le secteur bancaire, mais aussi dans les entreprises stratégiques des secteurs concernés, dont la valeur actionnariale est désormais attaquée en bourse. La social-démocratie européenne doit initier des réformes fiscales améliorant la redistributivité de l’impôt de telle sorte que l’effort ne soit pas supporté par les classes moyennes et modestes. Elle doit enfin proposer aux partenaires sociaux de s’entendre sur une progression des salaires indexée sur les gains de productivité et l’inflation, pour enrayer une fois pour toute la baisse du pouvoir d’achat de ceux qui vivent de leur travail. N’oublions pas qu’aux Etats-Unis et parmi les clones européens du modèle américain, (Irlande, Espagne), c’est la stagnation du salaire médian qui est à l’origine de la montée de l’endettement des ménages, tiré par le crédit hypothécaire.

Les futures échéances électorales ne se gagneront pas « au centre ». Les électeurs qui ont, par dépit, porté les nouvelles droites européennes au pouvoir appartiennent aux classes populaires. La social-démocratie partira à leur conquête ou disparaîtra.

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6 commentaires sur “Tribune : la social démocratie sera sociale ou ne sera plus !”

  1. gutenberg le 19 novembre 2008 à 15:56  Add karma Subtract karma  +0

    entierement en accord avec ce texte,mais!
    de principe pour gagner,il faut être fort en tout.la faiblesse de la sociale démocratie est sa carence en idéologie.elle y a renoncée épousant en une certaine mesure les valeurs de la droite.je ne cois pas en l’avenir d’une gauche molle se réduisant à quelques réformettes.
    le chantier est ouvert, alors osons sans crainte armé d’une idéologie de classe.
    la premiére mesure sera d’abroger toutes les mesures scélérates de la droite
    que ce soit proclamé et exécuté: le peuple exige

  2. no finisf line le 9 décembre 2008 à 17:10  Add karma Subtract karma  +0

    Dans le débat politique, on a souvent tord de sous estimer le bon sens de l’éléctorat. Et qu’a-t-il vu toutes ces années : la gauche “de gouvernement” s’accoquiner avec les dorures de la richesse à tout prix (y compris le naufrage social).
    Alors aujourd’hui, il n’est pas nécessaire de se cacher derrière son petit doigt (ou de faire du sous Jospin) : les socialistes doivent dire que la voie qu’ils avaient choisi était la mauvaise et qu’elle conduisait à l’impasse économique, écologique et sociale que nous avons emprunté.
    Nous avons besoin d’une thérapie de choc avec la repentance qui va avec.
    A cette condition, l’électorat fera de nouveau confiance à un parti tourné vers l’humain, qui admet son erreur passée et qui en dire les enseignements pour tirer le pays de la mélasse où il est empétré.

  3. rastanarko le 8 janvier 2009 à 22:53  Add karma Subtract karma  +0

    j’approuve cette analyse que je trouve plutôt juste. Seul souci : ce mot de social-démocratie. A mes yeux, il est plus juste de parler de socialisme. car c’est ici l’essence d’une vraie force de gauche que vous vous efforcez de représenter. c’est l’héritage de Jaurès, Blum dans une certaine mesure. La social - démocratie est ce que nous combattons tout autant que les forces capitalistes, c’est la demi mesure, la gestion du système plutôt que son combat. Face à nous ils n’ont plus honte de s’enrichir, n’ayons plus honte d’assumer d’être de gauche, et socialiste au sens le plus noble du terme.

  4. maurin Jean-Claude uma gard le 26 janvier 2009 à 17:39  Add karma Subtract karma  +0

    Il y a de “belles choses” dans le document du PSE réalisé par Pul Rasmussen et Jacques Delors intitulé “La nouvelle Europe sociale” mais peu de solutions réelles pour y arriver !!!!
    Qaunt au titre de cette chronique je la partage car dès la campagne pour les élections européennes de 1979 le thème de la campagne du PS était :
    l”Europe sera sociale ou ne sera pas” et c’était signé F Mitterrand…..
    Je suis donc pessimiste mais je préfèrerais qu’ à la gauche du PS l’on parle plus de socialisme que de social démocratie même si……. il y a une réalité et il faut donc faire tous nos efforts pour muscler la future campagne du PS avec comme base le Manifesto 2009 qui n’est qu’une base d’accord à minima entre les pays qui en sont signataires socialistes ou socio-démocrates

  5. Branswyck le 27 février 2009 à 0:32  Add karma Subtract karma  +0

    « Le principe de gouvernement de la Cacanie était « aussi bien ceci que cela » ou plutôt encore, avec une modération pleine de sagesse, « ni ceci, ni cela. C’est pourquoi, en ce pays, on défendait l’idée qu’il n’était pas prudent de trop instruire les gens simples qui n’en ont que faire, et l’on ne se préoccupait nullement du fait que l’économie fût immodestement prospère. On donnait volontiers à ceux qui avaient déjà beaucoup, parceque cela n’est pas dangereux, et on se disait que si les autres avaient quelque chose dans le ventre, ça finirait bien par sortir : les difficultés sont faites pour éduquer les hommes. »
    écrivait Musil à la fin des années 30.
    Rien de bien neuf sous le soleil, donc, le délitement idéologique de la droite, qu’on appelle pudiquement pragmatisme, fait face aux recettes usées de la gauche. Faudra-t-il en passer par de nouveaux extrémismes pour qu’une étincelle de nouveauté apparaisse?

    Heureusement, d’outre mer nous parviennent des effluves vanillées et épicées.
    Frédéric Branswyck, Rouen

  6. frichet fabrice le 19 mars 2009 à 13:31  Add karma Subtract karma  +0

    Le jour suivant le second tour des élections municipales et cantonales soit il y a un an aujourd’hui; j’écrivais cette note.

    Certains ont peut être lus cette note dans Marianne ou bien alors dans ma thèse que je fis paraître au mois de Juin 2008.

    Décidément, cette note n’a pas pris de ride !

    ……………….

    Une claque, une forme incontestable de désaveu politique, culturel, psychologique, comportemental sont venus sanctionner la politique de Nicolas Sarkozy.

    Les élections municipales et cantonales des 9 et 16 Mars 2008, véritable test politique national, venant compléter les élections régionales de 2004, ont donné au Parti socialiste une hégémonie au sein des collectivités territoriales et fait de celui-ci le premier parti de France en terme d’implantation locale.

    Une nouvelle forme de cohabitation a vu le jour. Désormais, Nicolas Sarkozy préside un pays dont l’essentiel des pouvoirs locaux et détenu par l’opposition.

    La quasi-totalité des régions de métropoles (20 sur 22), 55 départements sur 101 et 14 des 20 plus des grandes villes sont à gauche.

    Cet imposant contre pourvoir local n’offre pourtant aucune possibilité d’opposition aux décisions du gouvernement sur des sujets tels que l’augmentation du pouvoir d’achat, les franchises médicales, les fermetures d’usines ou les vagues de licenciements abusifs.

    Cependant, un rôle clé dans les questions d’aide sociale, en faveur des couches populaires, nous est offert.

    Si la nette victoire de la gauche se nourrit largement de considérations locales, le pays a adressé un message d’avertissement, « carton jaune », à Nicolas Sarkozy. Cela en est trop pour des millions de Français, l’heure est maintenant au changement de cap.

    L’ouverture – débauchage mise en place par Nicolas Sarkozy n’aura pas désintégré le Parti socialiste, objectif principal, au point qu’il apparaisse exsangue au moment de ces élections.

    « Ouverture piége à cons » ; les députés UMP désormais ne se gênent plus pour entonner ce refrain.

    Un véritable rapport de force est né.

    Autres leçons de ces élections, la défaite du Modem et de François Bayrou à Pau qui montre les difficultés du centre à occuper un espace autonome ; ainsi que la confirmation de l’effondrement du Front National.

    L’échec de François Bayrou ravi son meilleur ennemi, Nicolas Sarkozy qui voue au leader centriste une rancune tenace, tant les attaques de François Bayrou blessent l’ego présidentiel.

    Dix mois seulement après son triomphe présidentiel, l’échec est cuisant et s’explique de diverses manières.

    L’électorat populaire avait cru en ses promesses « je serai le président du pouvoir d’achat » avant de découvrir que ce président là défendait les priorités des riches et surtout des très riches.

    Cet électorat s’est détourné de Nicolas Sarkozy, et donc des candidats UMP, en raison de la politique économique et sociale du président et de son gouvernement.

    Mais aussi en raison du spectacle quotidien qu’il offre aux Français, de son culte de l’argent facile, de l’irrespect qu’il démontre dans sa vie privée et de l’égotisme outrancier qu’il pratique.

    Cependant, on ne peut qu’être surpris en voyant le « grand parti de la droite », cette « machine de guerre politique » construite et conçue à la gloire unique de l’ex hyper président échouer à la première difficulté électorale venue et voir dans certaines situations une bonne partie des catégories populaires ex lepénistes ralliées au sarkozysme en Mai 2007, revoter après tant d’années à gauche……

    Dix mois de présidence « bling-bling » ont attisé la colère d’un peuple qui souffre en silence.

    Les essais remettant en cause l’hyper présidence sont pléthoriques.

    A droite aussi, les critiques ne manquent pas.

    Une droite anti « bling-bling » voulant surnager au naufrage de la sarkozie a vu le jour.

    Sarkozy voulait incarner une nouvelle ère politique. Paradoxalement, il est devenu l’homme qui incarne la droite la plus ringarde et la plus clientéliste que l’on ait jamais vu sous la V° République.

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