La tyrannie de l’émotion, le nouveau livre de Noël Mamère

Posté le 1 novembre 2008
Catégorie : Alerte politique gouvernementale, Intégration républicaine & Société du libre-arb |

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Noël MAMERE, co-fondateur de la Forge, vient de publier avec Patrick FARBIAZ, La tyrannie de l’émotion (éditions Jean-Claude Gawsewitch). Retrouvez ici, en exclusivité, l’introduction de cet ouvrage.

” L’émotion est partout. Sur les panneaux publicitaires de nos rues, sur nos écrans, sur les couvertures des magazines. Elle se déverse par tonnes sur les divans des psys, dans les bureaux des nouveaux coachs, jusque dans les cabinets des ministres. N’a-t-on pas créé des secrétariats aux Droits des victimes ou aux Droits de l’homme pour gérer l’ingérable ? À quand un ministère de l’Émotion durable ? (…)”

Téléchargez l’intégralité de l’introduction

Dans l’emballement de ces temps pressés, l’émotion est devenue une sorte de surmoi qui sert à tout expliquer. Partout, nous en sommes les voyeurs consentants et obligés. Elle envahit notre champ de vision. Comme dans la série américaine 24 heures chrono, elle ne ménage aucun temps mort.
Le sacre de Nicolas Sarkozy a précipité la prise de conscience par l’opinion des dangers de cette embardée émotionnelle. Le nouveau président, caricature bouffonne, avec ses tics et ses esclandres, ses coups de menton et son langage à la Bigard, a transformé le corps du roi en baudruche émotionnelle. Nous voilà entrés dans la République de l’émotion, une République devant laquelle le bon peuple, comme au théâtre de Guignol, est amené à rire ou à pleurer, à applaudir ou à siffler, mais jamais à raisonner.

Les différentes séquences se succèdent sans temps mort : nuit du Fouquet’s, Guy Môquet, infi rmières bulgares, visite de Kadhafi , divorce d’avec Cécilia, remariage avec Carla, enseignement de la Shoah aux enfants de CM2, insultes au Salon de l’agriculture, élections à Neuilly, etc. Nous vivons un roman-feuilleton, un Dallas permanent, en direct de l’Élysée. Les épisodes politico-familiaux à rebondissements peuvent nous amuser, nous attendrir, nous ennuyer, quoi qu’il en soit nous en sommes toujours les spectateurs contraints et forcés, dans l’incapacité d’arrêter le film.

Cette impression de sidération est la même que celle qui nous saisit lorsque nous portons notre regard sur le reste du monde. La conjugaison de la voix si douce et si chaleureuse de Chantal Sébire et de son visage monstrueusement déformé par la maladie nous a bouleversés, sans que nous puissions nous empêcher de penser au film Elephant Man. Fiction et réalité se mêlaient sous l’émotion et face au sentiment d’impuissance devant des événements qui nous dépassent.

Lorsque nous voyions le visage las, si las, d’Ingrid Betancourt, nous ne pouvions nous empêcher de penser à celui d’une autre Colombienne, Omaira. Le 16 novembre 1985, une catastrophe naturelle survenue à Armero, en Colombie, crée un choc émotionnel sans précédent. Le regard désespéré de la petite fille, engloutie sous la boue devant des sauveteurs impuissants, va être diffusé sans pudeur par les télévisions du monde entier. La mort en direct. En bouleversant des dizaines de millions de téléspectateurs, elle est devenue un « marqueur1 » d’opinion. Comme a pu l’écrire Serge Daney à ce sujet : « Il serait abusif de prétendre que le plan de la petite fille d’Armero aide à la prise de conscience de quoi que ce soit ; et s’il faut la mort en direct d’une petite fille pour que les braves gens regardent sur un atlas où se trouve la Colombie, c’est un peu cher payer la pédagogie » (Libération, 8 octobre 1987)…
Vingt ans plus tard, le regard désespéré d’Ingrid n’est pas du direct, mais un montage fabriqué par les Farc, qui jouent avec l’otage devenue icône. « L’opacité naît aussi de l’excès de clarté, et c’est ce que la télévision – art du plein jour obligatoire – ignore encore », poursuit Serge Daney. La preuve de vie n’en est pas une, au sens où l’on ne sait rien des rapports entre l’otage et ses bourreaux.
Omaira dopait l’Audimat. Dans le cas d’Ingrid, l’Audimat a été utilisé pour participer à un rapport de force, construit volontairement par étapes. On ne vend plus la paire d’oreilles de tel otage ou le doigt coupé du baron Empain, mais la part d’émotion du consommateur d’images.

L’émotion a quitté le territoire de l’intime pour devenir une valeur d’échange. On vend et on achète de l’émotion, comme jadis les riches rachetaient leurs péchés à l’Église. Le voyeurisme sera-t-il demain une des valeurs sûres de la Bourse ? Cette dernière est en passe de devenir le mètre étalon de l’émotion, grâce à ses nouveaux héros, des traders de vingt-cinq ans, nés avec l’Internet et qui se shootent à l’économie de l’émotion. En tête du box-offi ce de cette nouvelle discipline, Jérôme Kerviel, fraudeur à cinq milliards d’euros ! La métaphore Kerviel n’est pas fortuite.
À l’ère du capitalisme émotionnel, les populations sont anesthésiées face à l’événement. Leurs défenses immunitaires – les syndicats, les partis, les intellectuels, qui se sont évanouis – sont comme soufflées par l’émotion qu’elles regardent tel un objet venu d’une autre planète et sur lequel elles n’ont pas de prise. C’est le paradoxe de l’émotion : sa capacité de mobilisation des foules se transforme en soumission au nouvel ordre qu’elle génère.

Finalement, l’émotion n’est que la dernière mouture des opiums du peuple. Son pouvoir est d’autant plus grand que les forces politiques et économiques en ont fait leur nouvelle religion, croyant trouver en elle la réponse à la crise de l’identité. Face à la marchandisation du monde, qui broie les identités nationales, culturelles, ethniques, religieuses et sociales construites au cours des siècles, l’émotion agit comme un placebo. Elle est à son zénith quand la crise de l’identité atteint son paroxysme, comme ce fut le cas avec l’affaire Halimi, par exemple.

Près de vingt ans après la chute du mur de Berlin, un nouveau paradigme impose donc sa loi. L’émotion se constitue en un pouvoir autonome. Jusque-là instrument privilégié du populisme, elle en devient sa nature même. Les noces de la démocratie d’opinion et du capitalisme de la séduction, la convergence du culte de la sensation et du pouvoir de la communication, la dictature de l’éphémère et celle du virtuel, le totalitarisme du temps réel et du court terme ont changé la donne de la politique.

Que s’est-il passé durant ces vingt dernières années pour qu’on en soit arrivés là ? (…)
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