Tribune : “Entre les murs” ou les arroseurs arrosés

Posté le 22 octobre 2008
Catégorie : Libertés et culture, Inégalités sociales, Non classé |

par Isabelle CRISTOFARI, enseignante

Entre les murs n’a pas vraiment divisé la presse. On peut même dire qu’il a réconcilié tout le monde.
A l’intérieur des collèges cependant, ce bel oecuménisme n’est pas. Souvent, il faut bien le dire, le film n’a pas plu, a agacé, voire rebuté les professeurs. Certains ont déploré un certain manque de réalisme…ça ne se passe pas comme ça chez eux… rien à voir avec leur réalité….
Pourtant, le film frappe par sa justesse.

Cela tient d’abord à la vérité des mots, dans la cour d’école.
On entend la voix, le timbre, les élans, le ton, le phrasé, la morgue aussi des voix adolescentes. François Bégaudeau, on le sait, est attentif à ce qui est émergeant, dans la société, ça se traduit aussi dans tous ces minuscules faits de langue de la conversation. On entend les mille éclats d’un langage vivant, un certain panache verbal,  un goût pour la formule qui tue, mais qui ne recule pas devant les ruptures de ton, la préciosité, la citation ironique et littéraire.
Et c’est bien, on l’a souligné à l’envi, un film sur le langage, les enjeux de pouvoir qu’il suscite, les aléas de la maîtrise et la perte de la parole et tout ce qui s’ensuit.
Car Entre les murs s’intéresse aussi aux errements d’un bonimenteur, pris au piège de sa
glose, un arroseur arrosé : François Marin, le professeur.

Ce souci de vérité, on le retrouve dans la captation de certaines situations. Par exemple, on avait rarement montré avant ce film le rapport entre un adulte et un groupe d’adolescents, comme le lieu de tous les retournements. Comment rien n’est jamais acquis, comment vous êtes adulé un jour, haï le lendemain. Tout peut mal finir. Tout est rattrapable. Confiant, souriant , agglutiné en grappe aimante, tant que dure la lune de miel, le doux troupeau se fait meute défiante, amère et soudée, parfois sans raison, juste comme ça. Et votre nom jadis prononcé avec respect n’est plus que craché avec dédain par des individus embusqués.

Justesse enfin du climat très particulier de la salle des professeurs, quelque chose qui tiendrait le milieu entre la fébrilité, la lassitude, l’angoisse et la mièvrerie. Quelque chose d’intense, rude, violent et cucul tout en même temps.
Le film rend compte de cette communauté très particulière de gens un peu apeurés, un peu complices, qui partagent l’expérience d’un cœur qui bat de trouille, des entrailles dévastées, des rituels pour affronter la peur. Et il y a quelque chose d’universel et de criant de vérité dans cette galerie de portraits hétéroclites, à l’image de l’institution elle-même, bric à brac d’individualités diverses, collectif disparate sans réel esprit de corps, de la prof aux petits gâteaux, le cœur grand comme ça, toujours de bonne humeur, un peu nunuche, un peu décalée, au hussard de la république, qui n’a renoncé à rien… Il y a aussi un indéniable effet de réel dans la captation des jérémiades, des blagues de potache, du silence gêné qui accompagne certaines plaintes, on pense aux lamentations du professeur de technologie « j’en ai marre de ces guignols », dont la maladresse dans l’expression de la douleur empêche l’empathie. Et puis ce passage permanent d’un espace à l’autre, d’un sentiment à l’autre. Entre la clairvoyance et la régression, l’héroïsme et la lâcheté, la sympathie et le détachement, l’hystérie et l’avachissement..

Pourquoi alors ce sentiment de malaise, cette défiance, que beaucoup d’entre nous, professeurs, ont éprouvé, à la fin du film ?

Ce n’est pas parce que le professeur n’est pas exemplaire, son infantilisme, son narcissisme, son refus de cadrer, poser des limites donnent lieu à des scènes réussies. On le voit ici et là bafouiller, assez minable, face aux demandes d’information des parents, des collègues, des enfants.

Le problème vient  avant tout de l’ambiguïté du statut du film, dont on peut mettre en doute l’honnêteté car il semble jouer sciemment  avec le malentendu, il tire d’ailleurs sa force de cette ambiguïté.

Depuis sa sortie nationale, il est difficile d’ignorer que les auteurs clament qu’il s’agit de fiction, sans doute parce qu’ils ont flairé le fort potentiel de récupération politique, inhérent au film. On peut, dit-on, utiliser ce film comme repoussoir de l’école publique, il accrédite que l’on y apprend peu de choses, un peu sur le plan humain, rien dans le contenu, et certains considèrent même que le film est une publicité très réussie pour l’enseignement privé.
Les auteurs ont décidé d’afficher la pureté de leurs intentions. Alors ils jonglent entre l’universel et le particulier, répètent à qui veut bien les entendre qu’il ne s’agit pas, pensez-vous, d’un documentaire. « Ce n’est pas un film sur l’école, c’est un film sur un professeur avec sa classe »… « J’ai fait un film, pas un documentaire », soutient Cantet. Et de s’émerveiller dans le quotidien 20 minutes, du jeu des comédiens, louant le jeune Arthur, qui s’est  glissé avec joie dans la peau d’un gothique, lui qui dans la vie est plutôt « zéro look ». Et  de brandir la fiche d’identité du jeune homme qui joue le rôle de Souleymane, une pure création lorsque l’on sait que le dit jeune homme, Franck, est tellement calme et réfléchi au quotidien, le contraire du personnage qu’il joue. Et de lancer que si le spectateur ne peut s’empêcher de penser au documentaire, c’est dû à un « problème de formation ». En bref, notre méfiance proviendrait de notre inculture.
Tout est scénarisé, dans ce film, ce sont les auteurs qui le disent. Il paraît même que la scène dans laquelle Souleymane « pète les plombs » est la plus fictionnelle, la plus travaillée.

Pourtant, dans Entre les murs, tout est fait aussi pour entretenir la confusion. Tout est fait pour que l’on croie à un documentaire. Aucun marqueur de fiction. Les traces de mise en scène sont effacées, le grain de l’image, les cadrages, le montage font penser au documentaire. Pas de musique. Les noms des personnages sont pratiquement tous ceux des personnes réelles, Esméralda joue le rôle d’Esméralda, Rabah jouer le rôle de Rabah, et ainsi de suite….
Et on ajoutera que la palme d’or tient sans doute à ce malentendu : Sean Penn, le jury à Cannes, ont cru voir un film sur l’école en France, ils se sont emballés pour ce qu’ils ont pris pour un documentaire ! Sean Penn a pensé qu’il tenait là un film politique, a invité ses propres enfants et les jeunes américains à aller goûter la brûlante actualité de ce film sur l’école. Et l’édito de L. Joffrin, dans le numéro spécial de Libération, réservé à Laurent Cantet va dans ce sens, lorsqu’il se fend d’un hommage aux professeurs : « Certains touchent des millions pour abîmer le monde, d’autres, un peu plus que le Smic, pour le réparer ».

Finalement qu’a-t-on appris dans Entre les murs d’essentiel, les auteurs avouant s’être intéressés assez peu au mécanisme de la transmission des connaissances ?

Le film parvient-il par exemple, à montrer comment une classe de collège  devient « école de la démocratie », ce dont L. Cantet se loue, soutenant que le professeur, « ne répond pas aux questions, il les suscite. Il pousse les élèves à aller plus loin dans leur raisonnement, afin de les aider à avancer, ou de leur faire prendre conscience que ce raisonnement est archaïque ».
Mais le film montre plutôt (sciemment ou malgré lui ?) la fiction du rapport égalitaire, l’escroquerie de cette maïeutique au petit pied. De fait, Marin sème la discorde, méthodiquement, pousse les adolescents dans leurs retranchements sans prendre de risques réels, fuit le navire comme un rat quand il prend l’eau, laisse les situations pourrir, retourne sa bienveillance en coup de poing.
Ce que voit le spectateur, c’est moins le spectacle de la liberté en action (il ya des moments où elle surgit, c’est indéniable) que l’avènement de la violence et de l’arbitraire  lorsque tout est permis, dans une liberté illusoire et ambiguë : le fait que le professeur relègue les Noirs en fond de classe, les laisse tripatouiller leur portable et s’exclure du cours, laisse rêveur. Et le cours, finalement, n’ouvre sur rien, rétrécit le champ de vision. De fait, il accueille le n’importe quoi,  la  vindicte engagée pour ou contre l’OM, l’insulte au contradicteur, et chacun a le droit de tout dire et même des conneries, c’est un droit, s’il les pense, dans une logique de poivrot du café du commerce qui clamerait à qui veut l’entendre C’est mon avis et je le partage.
Et puis vient, fatalement, le moment où l’élève va trop loin. Et puis vient le retour du bâton. Et le professeur a beau ânonner qu’il ne souhaite pas d’exclusion, le contrevenant à la loi, à qui jamais aucune limite n’a été fixée, se retrouve exclu, et peut-être même renvoyé au bled. Pour avoir cru qu’il pouvait tout se permettre, à égalité avec Marin, qui retrouve sa sécurité après ce petit remue-ménage et leur lot d’émotions fortes.

Qu’apprend-on de ce film ? Que l’on n’exerce pas toujours un métier par vocation. Que montre Entre Les murs, enfin, sinon la danse du ventre d’un marginal, amoureux de la guerre, qui aime se sentir au cœur des conflits, prêt à tout pour un moment d’intensité , prêt à tout pour qu’il se passe quelque chose?
Ce que le spectateur voit, c’est un homme avide de fiction, un homme qui fait des histoires, dans tous les sens du terme.
Dans la vie, chacun se préserve, élabore des plans pour durer dans l’année, se protéger de l’hostilité du groupe. Lui, c’est le contraire, et ce qui l’intéresse dans la réalité, semble-t-il, c’est le lot de crises qu’elle renferme, et ce qu’il pourra en faire.  Face à nous un personnage, François Marin, un histrion, un hystérique, qui fout la merde, pour pouvoir raconter après. Professeur par pathologie, mais aussi par ambition littéraire donc, plutôt que par vocation. On fait toujours quelque chose avec la crise. On pense à Disent les imbéciles de N. Sarraute et au portrait de l’auteur, qui accumule, stocke, se sert de tout pour en faire un matériau littéraire. Le personnage de François Marin tient finalement le milieu entre le personnage sarrautien, et le Détritus de La Zizanie. Personnage romanesque, qui garde jalousement pour lui tout ce qu’il sait, en petit écureuil avaricieux assis sur son sac de noisettes.
On peut assister à la danse du ventre d’un homme, prêt à tout pour qu’on le regarde, quitte à être haï. Ça devient pathétique lorsqu’on le voit exiger les excuses d’une fille, la porte ouverte, avec les deux copines qui ricanent dans le couloir ; évidemment, la fille revient sur ses excuses « je pensais pas ce que j’ai dit », une fois dans le couloir, pas grave, il s’en fout , le public est là. Tout au long du film, il pérore, fait la roue, prophétise, dérape, joue avec le feu, veut marquer des points, injurie, manipule tant qu’il peut. Quand il ne peut plus, lorsqu’il est pris en faute pour dérapage verbal, il escamote, trafique, réécrit l’histoire, requalifie, joue sur les mots et crie au malentendu . Et la jeunesse est impitoyable, et sait rappeler le fautif à la norme verbale, ce qui se dit, ce qui ne se dit pas .Les sophismes de Marin ne trompent personne :Oui, dire à un élève qu’il est inutile de lui demander de se mettre au travail parce qu’il est « limité scolairement » est une insulte. Oui, ricaner « Ah bon, vous sortez parfois de votre quartier ! » relève du mépris. Non, une fille traitée de pétasse n’est  pas une fille « qui ricane bêtement », mais bien une « prostituée », et il a beau bêler le contraire pour se rattraper, personne n’est dupe.
Le film montre un homme prêt à tout pour avoir le dernier mot, pour un simple bon mot. Prêt à payer. Prêt à tout perdre.

Entre les murs est un film qui a agacé ceux qui n’ont jamais cessé de retourner à l’école, tantôt par conviction, tantôt, il faut bien le dire, pour une raison guère avouable: François Bégaudeau agace, parce qu’il a cessé d’enseigner, et qu’il fait fructifier les trésors sur lesquels tout le monde, innocemment, est assis, rentabilisant ce que chacun se contente de vivre.
On peut difficilement soupçonner les auteurs d’imposture. Il reste que ce film ni chèvre ni chou, manque de conviction, suscite légitimement la méfiance.
Comme Marin le bien nommé, qui affronte les tempêtes, tire profit des mers calmes, domine les houles adverses, change de cap quand tout est perdu, comme ce professeur qui bricole du sens quand ça l’arrange, où ça l’arrange, selon ce qu’il veut obtenir, les auteurs disent tout et son contraire, quitte à se prendre les pieds dans le tapis, quitte à jouer eux aussi, les arroseurs arrosés.

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3 commentaires sur “Tribune : “Entre les murs” ou les arroseurs arrosés”

  1. giglio le 23 octobre 2008 à 18:43  Add karma Subtract karma  +0

    je trouve que cet article est dur avec le film. Qu’est-ce qu’il nous montre? Un prof humain plein d’humanité et qui laisse ses élèves s’exprimer et prendre part aux débats de la classe,un prof qui fait circuler la parole et qui ne se situe pas sur le versant de la sanction et de de la répression. Je trouve que c’est un personnage inspiré des lumières,quelqu’un qui a une haute idée de l’éducation et qui essaye de former l’esprit critique de ses élèves sans céder aux menaces.Il a ses propes failles et surtout il se dépatouille tout seul à gérer des tensions sociales très fortes. Son isolement est bien montré et le film pose des questions:qu’est-ce qu’éduquer? Comment régler ces problèmes de violence? Pourquoi sont-ils si présents? Pourquoi l’éducation est-elle pour nos politique régnant la dernière roue de la carosse? Est-ce que le dialogue est toujours possible?…Peu importe qu’il s’agisse d’un doc ou d’une fiction,le film fait cheminer et pose un regard juste sur des conditions de travail de plus en plus difficiles.

  2. Philippe Malherbe le 9 novembre 2008 à 8:14  Add karma Subtract karma  +0

    Je ne l’ai pas vu. Et je ne le verrai pas. Il y a les professeurs qui travaillent. Et les autres, qui font de l’argent dessus, y compris les pofesseurs eux-même (”La Fabrique des Crétins”). Les étudient (”Sciences de l’Education”). Films, livres, colloques etc.
    Il y a deux publics,donc deux lectures : “l’école-c’est-merveilleux”, à gauche, et “l’école-est-foutue”, à droite.

    A quand les films “une vie de patron”, “une vie de pilote”, une vie de boulanger”, “une vie de retraité”, “une vie de journaliste” etc ?

    Quant à la différence entre un docu et une fiction, il faut avoir l’ignorance crasse et narcissique du monde du cinéma pour y croire une seconde. Tout le monde sait qu’il y a une vérité du mensonge. Que les pactes de lecture sont toujours du type : “tu fais semblant de réalité, et je fais semblant d’y croire”. Qu’il y a de l’implicite, du non-dit que l’on remplit comme on veut.

  3. Égide le 30 janvier 2009 à 23:00  Add karma Subtract karma  +0

    Portrait de l’artiste en jeune prof.

    C’est l’histoire d’un professeur. Il ne crois plus. La chaire n’est pas si haute qui rendrait sa parole comme une doctrine qu’on adulerait rien que pour savoir. Les élèves dans leur double exil et de leur culture et du langage sont déjà acculturé. Ils ont leur mode de communication, un sabir de tribu provisoire pris dans les rets du divertissement.

    Car l’effet de réel, c’est eux qui le procurent en sur-jouant leur jeunesse, en singeant les stéréotypes de l’adolescence. Utoku. Perdu dans l’imaginaire du commerce qui les sollicite, ils font les singeries qu’on attend d’eux. Infa-langage, gestuelle corporelle, vêtures déjà fashionned.

    Le professeur hystérise son malaise pédagogique, Il les apprécie mais il se vautre dans un second degré des figures de rhétoriques qu’il déploie comme des voiles. Une danse abstraite, construction syntaxique destinée à séduire par sa forme mystérieuse plus que par le contenu qu’il ne délivre pas vraiment.

    Tout au plus, il espère que par le simple effet de son éloquence, il vont inférer des processus de cognition, des raisonnements qui ébranleraient les lieux communs qui leur servent de repères. Et leur attitudes, des instantanés warholiens. Et leurs mots à eux, des slogans.

    Ils n’ont encore de désir contrairement à leur professeur. Juste n’exposent-ils que des envies et quand le monde qu’on laisse entrevoir leur parait très complexe, ils craquent.

    Sans dévotion, on ne trouve pas la grâce.
    Mais la piété du savoir, le professeur ne l’a plus, c’est un initié des mécaniques de la fiction. Depuis longtemps, on n’est pas dans le vrai.

    Au premier degré, c’est un professeur masculin, rare, qui s’ingénient à mettre un peu d’affectivité dans ces rapports plus ou moins forcés avec un groupe d’élèves assez hétérogène.

    Au second degré mais c’est déjà l’artiste en devenir qui prépare son anti-bréviaire culturel.

    Dérisoire révolte contre on ne sait plus quel ordre. Ou plutôt quel est ce désordre dont il s’extrait ?

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