Mémo politique - Contre-expertise du rapport Attali

Posté le 24 janvier 2008
Catégorie : Publications, Alerte politique gouvernementale, Alternatives au capitalisme |

Benoit Hamon et Noël Mamère ont présenté la contre expertise du rapport Attali proposée par la Forge. Ils ont également souhaité donner la parole à plusieurs économistes invités : Liem Hoang Ngoc, Philippe Moati, Jean-Marie Monnier et Guillaume Duval.

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AVANT PROPOS
40 EXPERTS FONT-ILS LE CONSENSUS ?

Il existe aujourd’hui une tendance lourde qui vise à soustraire des sujets toujours plus nombreux à l’examen critique, au crible du débat contradictoire et à conclure à l’archaïsme du clivage gauche/droite.

On finit par se convaincre qu’il existe une réalité objective, décrite par ceux qui savent, les experts. Conséquence de ce « diagnostic unanime », les solutions (les politiques) peuvent différer sur le dosage ou le rythme, pas sur leur nature.

En 250 pages et plus de 300 propositions, le rapport Attali énumère sans hiérarchie véritable, souvent des poncifs, quelques fois de solides préjugés idéologiques, mais parfois aussi des mesures utiles. Ce bloc où selon son architecte principal « tout se tient », décrit-il la seule politique efficace possible ou une option parmi plusieurs ?

Le rapport Attali doit être lu pour ce qu’il est : un rapport politique, un parti pris évident en faveur des recettes libérales classiques. Cela le rend-il moins sérieux ? À l’évidence non. Cela le rend-il moins légitime ? À l’évidence oui.

D’autres experts réunis par la Forge font à partir des mêmes chiffes, des constats différents. Ils en déduiront d’autres politiques. Ils proposeront d’autres stratégies. Le champ économique même mondialisé propose des options radicalement différentes au choix des citoyens. Notre rôle est de rappeler par cette contre-expertise que ce choix existe.

INTRODUCTION

INDIVIDUALISME

Dans son introduction, le rapport Attali explique très clairement : « Alors que les protections d’hier incitaient au statu quo, les sécurités de demain doivent aider au mouvement ». La formule a le mérite de la clarté, et elle irrigue tout le rapport : il s’agit de remplacer la protection par la sécurité. Ce qui signifie : remplacer les mécanismes collectifs qui permettent à la société française de faire corps par des garanties individuelles liées aux assurances prises par chacun selon ses moyens.

Tout le rapport Attali, s’inscrit pleinement dans cette voie d’une individualisation croissante des rapports sociaux : du salarié à l’employeur, de l’étudiant au professeur, du citoyen à l’Etat…
Au plan macro-économique, cet objectif est clairement assumé à travers la réduction des dépenses publiques érigée en principe indépendamment de ce que financent lesdites dépenses, ou à travers la suppression des départements alors que ceux-ci sont aujourd’hui les premières collectivités présentes en matière sociale (ce sont les départements qui financent les maisons de retraite, la politique du handicap, de l’autonomie, qui gèrent plusieurs des minima sociaux).
Au plan micro-économique, c’est-à-dire dans la vie de chacun, ce primat de l’individualisme est encore plus net à travers la fausse bonne idée de la flex-sécurité : « la protection de ceux qui risquent », « la rupture amiable du contrat de travail », la formation personnelle des chômeurs au moyen d’un « contrat d’évolution » vont clairement dans ce sens.
Un tel individualisme forcené fonctionnerait peut-être sur Utopia, dans une société où toutes les égalités seraient déjà réalisées : égalité dans l’accès aux formations, égalité dans l’accès au droit et à la justice, égalité dans l’accès au crédit pour financer ses projets, égalité dans la maîtrise de la langue pour simplement comprendre son contrat de travail et sa « rupture amiable ».
Mais la France de Nicolas Sarkozy est malheureusement très loin de celle où tout devient possible. Les inégalités qui la minent s’accroissent sans relâche depuis trente ans, et loin d’être un frein au progrès, l’espace public apparaît plutôt comme le dernier rempart, « ce qui reste à ceux qui n’ont plus rien » disait Jaurès.
Tel quel, l’individualisme forcené du rapport Attali est dangereux. Abandonner les mécanismes collectifs qui constituent l’essence même des principes d’égalité et de fraternité au profit d’une extension largement fictive de la liberté-sécurité, c’est lâcher la proie pour l’ombre.

ORTHODOXIE

Le rapport vante tous les bénéfices attendus d’un ajustement du modèle économique et social français aux exigences de la mondialisation. Si la France doit arrêter une stratégie dans la mondialisation, celle proposée par Jacques Attali relève de l’orthodoxie du consensus de Washington : modération salariale, politique de concurrence, flexibilité du marché du travail, réduction de la dépense publique, etc…

Sans surprise, le rapport Attali privilégie l’amélioration de la compétitivité de l’économie française par la baisse des prix plutôt que par la hausse de la productivité.

La recherche d’un accroissement de la productivité de l’économie nous renvoie à des recettes aussi connues qu’inappliquées sur la formation des salariés, l’augmentation des investissements en faveur de la recherche et de l’innovation ou la diffusion des technologies. L’urgence fait pourtant l’unanimité. La France et l’Europe sont en retard vis-à-vis de leurs rivaux commerciaux tant pour la part du PIB qu’elles consacrent à la recherche que pour le nombre de brevets enregistrés chaque année. Et ce retard s’aggrave. Hélas l’incantation domine dans ce domaine, car faute de détailler les financements que requièrent de telles politiques, le rapport ne permet pas de rendre crédible l’effort proposé.

Le rapport Attali verse en conséquence une contribution à la recherche d’un environnement économique plus concurrentiel favorable à la baisse des prix. Il rejoint sur ce point l’arbitrage essentiel qui matrice toutes les politiques économiques, fiscales, monétaires et sociales de l’Union Européenne comme de la plupart de ses Etats membres pour ce qui relève de leurs compétences respectives : le primat du consommateur sur le salarié et le citoyen.

La doctrine économique européenne, peu contestée en Europe mais critiquée voire moquée notamment aux Etats-Unis parie presque exclusivement sur une amélioration de la compétitivité européenne par la baisse des prix. Conséquence de ce choix, le marché européen combine une pression à la modération salariale, une discipline budgétaire stricte et une concurrence fiscale et sociale qui font de l’Union Européenne la puissance économique la moins déficitaire au monde et celle où jusque récemment l’inflation est la plus faible.

Le consommateur français, comme ses voisins européens, devient dans cet environnement l’artisan de la remise en cause de ses propres droits et de ses propres protections. Encouragé par des revenus qui stagnent à choisir les prix les plus bas, il stimule une concurrence par la baisse des coûts de production.

Hélas, dans un contexte où l’exigence de rentabilité du capital continue de croître, l’essentiel des réductions des coûts de production sont absorbés par la baisse du coût du travail. Ce sont donc les rémunérations des salariés mais aussi les cotisations qui financent les systèmes sociaux qui voient leur part dans la richesse produite diminuer.

Cette stratégie économique conduit les consommateurs à arbitrer contre leurs intérêts de salariés ou de citoyens. Le chantier des réformes structurelles qui désosse méthodiquement les modèles sociaux européens a ainsi trouvé dans les consommateurs des alliés infortunés ignorant le dessein qu’ils servent. Aussi grave, cette même doctrine qui stimule « l’économie du low cost » encourage des comportements de consommation qui sont défavorables à la protection de l’environnement (c’est-à-dire des investissements et des coûts de production plus lourds à court terme - mais à court terme seulement).

Drôle de modèle que celui-là, qui tourne le dos à la « politique de civilisation » chère à Edgard Morin et Nicolas Sarkozy, qui suggère, elle, des arbitrages radicalement inverses aux lignes directrices du rapport Attali.

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